Vivian Maier a passé quarante ans à photographier les rues de Chicago et New York sans qu’aucune galerie, aucun musée, aucun éditeur n’entende parler d’elle. Cette nounou américaine d’origine française est morte en 2009 dans la quasi-misère, ignorant que ses 150 000 négatifs venaient d’être rachetés aux enchères deux ans plus tôt. Parmi ces archives, une série sort immédiatement du lot : ses autoportraits. Pris dans des vitrines, des rétroviseurs, des miroirs, des surfaces métalliques, ils dessinent en creux le visage d’une femme qui se cachait de tous mais voulait laisser une trace.
Qui était Vivian Maier ?
Née à New York en 1926 d’une mère française et d’un père austro-hongrois, Vivian Maier a vécu son enfance entre les États-Unis et les Hautes-Alpes françaises, dans le village de Saint-Julien-en-Champsaur d’où venait sa famille maternelle. De retour aux États-Unis en 1951, elle s’installe d’abord à New York puis à Chicago en 1956, où elle travaillera comme nounou pour des familles aisées pendant près de quarante ans.
Sa passion pour la photographie commence avec un appareil Kodak Brownie, puis bascule en 1952 lorsqu’elle s’offre un Rolleiflex bi-objectif. Cet appareil ne la quittera plus. Pendant ses jours de congé et lors des promenades avec les enfants qu’elle gardait, elle photographie sans relâche la rue américaine : visages anonymes, scènes de classe sociale, enfants des quartiers pauvres, gestes attrapés au vol. Personne ne voit jamais ses photos. Elle ne tire pratiquement aucun de ses négatifs, par manque d’argent ou par détachement vis-à-vis du résultat final.
En 2007, deux ans avant sa mort, ses cartons sont vendus aux enchères pour impayés de loyer. John Maloof, un agent immobilier de Chicago qui cherche des photos d’archives pour un livre d’histoire locale, en achète un lot pour 380 dollars. Il commence à scanner les négatifs, identifie peu à peu une photographe d’exception, retrouve sa trace au lendemain de son décès en 2009. Les expositions explosent à partir de 2011.
Les autoportraits de Vivian Maier : une signature visuelle décalée
Sur les 150 000 négatifs retrouvés, plusieurs centaines sont des autoportraits. Aucune photo de famille, aucun portrait posé chez un studio, aucune image où elle se met en scène frontalement. Tous ses autoportraits passent par un détournement : un reflet, une ombre portée, un fragment de visage dans une vitre.
Cette série est ce qui frappe le plus les visiteurs lors des rétrospectives. Là où ses photos de rue documentent les autres, ses autoportraits constituent un journal intime visuel. Sans jamais se montrer en pied, sans jamais sourire à l’objectif, elle se photographie partout : dans les miroirs des chambres d’hôtel, dans les vitres des magasins de Madison Avenue, dans les chromes des voitures garées, dans les flaques d’eau après la pluie. Le visage est presque toujours sérieux, fixé, opaque.
Les spécialistes parlent d’un acte délibéré de mise en présence : Vivian Maier se sait invisible socialement (célibataire, nounou, femme âgée, fauchée), et l’autoportrait au reflet est sa façon de dire « j’étais là ».
La technique du reflet : comment elle se mettait en scène
Le Rolleiflex bi-objectif que Maier utilisait se tient à la taille, visée par le haut. L’utilisateur regarde vers le bas dans le viseur, ce qui libère ses yeux. Cette particularité technique a été cruciale pour ses autoportraits : elle pouvait fixer son propre reflet dans une vitrine tout en cadrant précisément, sans coller son visage à un viseur supérieur.
Quatre types de reflets reviennent dans ses autoportraits :
Les vitrines de magasins. C’est sa surface de prédilection. Elle profite des reflets de façade pour se composer un cadre avec, en superposition, la marchandise exposée (mannequins, écrans de télévision, articles ménagers). Les couches visuelles s’empilent et donnent une lecture multiple : son reflet, l’arrière-plan urbain, l’intérieur du commerce.
Les miroirs ronds des chambres et hôtels. Souvent prises de plein face, avec son Rolleiflex tenu à deux mains. Ce sont les seuls autoportraits où on voit son visage net.
Les surfaces métalliques (chromes, capots de voiture, abat-jour). Distorsion ronde ou allongée, son corps devient une forme abstraite, presque liquide.
Les ombres portées. Plutôt qu’un reflet, son ombre se découpe sur un trottoir, une façade, un terrain de jeu. On reconnaît la silhouette caractéristique : chapeau, manteau long, sac de cuir, appareil sur la poitrine.
Le Rolleiflex comme accessoire récurrent
Dans la quasi-totalité de ses autoportraits, l’appareil photo est visible. C’est volontaire. Maier ne cherche pas à effacer son outil, elle le revendique. Le Rolleiflex devient un attribut de son identité au même titre que son chapeau d’homme ou son manteau.
Cette présence du boitier a une lecture symbolique forte. En contexte 1955-1975, une femme avec un appareil pro est inhabituelle (les Rolleiflex coûtent cher et restent un objet masculin). Maier en fait un manifeste silencieux : elle photographie, donc elle existe. Elle s’inscrit dans une histoire de la photographie de rue (Cartier-Bresson, Robert Frank, William Klein) sans jamais en avoir conscience publiquement.
Cinq autoportraits emblématiques à connaître
1. New York, octobre 1953. Reflet dans un miroir trumeau. Visage tourné trois quarts, Rolleiflex tenu en bas, regard fixe vers l’objectif. C’est l’un de ses premiers autoportraits identifiés.
2. Chicago, 1956. Reflet dans la vitrine d’un magasin de mode. Trois mannequins en arrière-plan, sa silhouette se superpose à eux. Composition complexe sur quatre plans.
3. Floride, années 1960. Ombre portée sur une plage. Silhouette nette du chapeau, du corps et du Rolleiflex sur le sable lisse. C’est l’un de ses autoportraits les plus reproduits en tirage d’art.
4. Chicago, 1971. Reflet multiple dans une vitrine de bijoutier. Son visage apparaît fragmenté sur sept surfaces miroirs différentes. Effet quasi cubiste involontaire.
5. New York, 1974. Vitrine d’un magasin d’électronique avec des téléviseurs allumés en arrière-plan. Son reflet est sérieux, l’arrière-plan montre des programmes télé flous. Méditation sur le média et l’image fixée.
De l’oubli à la consécration : la découverte posthume
Après le rachat de ses cartons par John Maloof en 2007, le travail de Vivian Maier sort de l’ombre en quelques années. Première exposition au Chicago Cultural Center en 2011. Documentaire Finding Vivian Maier sorti en 2013, nommé aux Oscars. Rétrospectives dans les grandes capitales : Paris (Musée du Luxembourg en 2021), Londres, Berlin, Tokyo.
Les autoportraits sont devenus la série la plus identifiée du corpus. Plusieurs raisons à cela : ils racontent une histoire (l’artiste invisible qui se révèle), ils ont une cohérence formelle (toujours le reflet, toujours le Rolleiflex), et ils résonnent avec le présent (l’ère du selfie donne à ces reflets pré-numériques une charge particulière).
Comment intégrer l’esthétique Vivian Maier à son intérieur
Les autoportraits de Vivian Maier sont devenus des objets de décoration recherchés. Leur graphisme noir et blanc, la présence forte du sujet décalé et la rugosité argentique en font des tirages qui s’adaptent à tous les intérieurs : appartement haussmannien, loft contemporain, maison de campagne. Sur un mur blanc ou taupe, un grand format en noir et blanc structure immédiatement la pièce.
Plusieurs galeries en ligne proposent aujourd’hui des reproductions de qualité musée, ainsi que des tirages d’autres maîtres de la photographie de rue (Cartier-Bresson, Doisneau, Brassaï). Pour qui veut habiller son salon, sa bibliothèque ou son bureau avec une pièce graphique forte, cette collection regroupe des tableaux photographie noir et blanc adaptés à la décoration murale contemporaine, avec des formats et des encadrements pensés pour s’intégrer aux intérieurs minimalistes comme aux espaces plus chargés. L’esthétique du noir et blanc reste l’un des choix les plus sûrs en décoration : intemporelle, elle ne se démode pas et fonctionne aussi bien en série qu’en pièce unique.
Où voir les autoportraits de Vivian Maier ?
Les originaux sont conservés pour l’essentiel par la Maloof Collection (Chicago) et par Jeffrey Goldstein (qui possède une partie des négatifs). Plusieurs ressources permettent de les consulter :
Site officiel. Vivianmaier.com présente une sélection commissée des photos et autoportraits, avec contexte et légendes.
Documentaire « Finding Vivian Maier ». 84 minutes, disponible en VOD et régulièrement rediffusé sur Arte.
Livres. Le catalogue Vivian Maier Self-Portraits (Powerhouse Books, 2013) reste l’ouvrage de référence sur cette série, avec une centaine d’autoportraits annotés.
Expositions régulières. Le travail de Maier tourne en permanence dans les grandes capitales européennes et américaines.
L’héritage de Vivian Maier dans la photographie contemporaine
L’influence de ses autoportraits dépasse le cadre strict de la photographie de rue. Plusieurs photographes contemporains revendiquent son inspiration : Saul Leiter (post-mortem), Daido Moriyama, Helen Levitt. Les selfistes de l’ère numérique sont parfois rapprochés d’elle, mais l’analogie a ses limites : Maier ne cherchait pas l’audience, et son travail au Rolleiflex en moyen format n’a rien à voir avec le selfie téléphoné.
Ce qui demeure de sa pratique, c’est l’idée que l’autoportrait peut être un acte d’effacement plutôt qu’un acte d’exposition. Photographier son reflet, c’est se mettre en scène par détour, accepter le filtre du support, donner à voir une trace plutôt qu’un visage. Cette approche continue d’inspirer les photographes qui cherchent une alternative au portrait frontal.
Questions fréquentes sur les autoportraits de Vivian Maier
Combien d’autoportraits Vivian Maier a-t-elle réalisés ?
Les archives identifiées comptent plusieurs centaines d’autoportraits, sur les 150 000 négatifs retrouvés après sa mort. Le catalogue Vivian Maier Self-Portraits en a publié une centaine, considérés comme les plus aboutis.
Pourquoi Vivian Maier se photographiait-elle toujours dans des reflets ?
Plusieurs hypothèses se croisent. La discrétion personnelle (elle était connue pour fuir les portraits frontaux), la contrainte technique (le Rolleiflex se tient à la taille, ce qui facilite la prise dans une vitrine), et un parti pris artistique : se montrer par détour, jamais directement, comme un acte de présence discret.
Quel appareil photo utilisait Vivian Maier pour ses autoportraits ?
Principalement un Rolleiflex bi-objectif, acheté en 1952 et utilisé pendant des décennies. Elle a aussi utilisé un Leica IIIc, un appareil Kodak Brownie pour ses premières années, et plusieurs autres boitiers en moyen format.
Vivian Maier savait-elle qu’elle était une grande photographe ?
Très probablement non. Elle n’a exposé nulle part de son vivant, n’a jamais essayé de publier, n’a pratiquement tiré aucun de ses négatifs faute de moyens. Sa pratique est restée privée jusqu’à sa mort en 2009.
Quel est l’autoportrait le plus célèbre de Vivian Maier ?
L’ombre portée sur le sable de Floride dans les années 1960 est l’un des plus reproduits, avec le reflet dans la vitrine de bijoutier à Chicago en 1971 (effet de fragmentation cubiste).
Peut-on acheter un tirage original de Vivian Maier ?
Quelques tirages posthumes autorisés sont commercialisés par les ayants droit de la Maloof Collection, avec des prix qui démarrent autour de 2 500 dollars. Pour la décoration murale, des reproductions de qualité musée sont disponibles dans les galeries spécialisées en photographie noir et blanc.
Où voir une exposition Vivian Maier en France ?
Le Musée du Luxembourg à Paris a accueilli une grande rétrospective en 2021. Des galeries privées parisiennes (Howard Greenberg notamment) exposent régulièrement des sélections de son travail. Suivre les agendas des Rencontres d’Arles et de Paris Photo permet de rester informé des nouvelles expositions.







